Gouvernance adaptative

La gouvernance adaptative est à la fois un champ de recherche et d’action qui connait un regain d’intérêt dans la littérature depuis le début des années 2000 (Folkes et al., 2005). Cette approche pluridisciplinaire est une réponse scientifique à visée opérationnelle qui cherche à comprendre les processus de décision et à accompagner l’action dans les systèmes socio-écologiques ou systèmes écologiques et sociaux caractérisés par une forte complexité et incertitude. La gouvernance adaptative privilégie les capacités de réponse au changement qui impliquent une réorganisation en continu des systèmes considérés (i.e. agrosystèmes). Elle favorise une approche intégrative des dynamiques écologiques et sociales en interactions dont le concept de socio-écosystème rend compte (Anderies et al., 2004). Ceci permet de tenir compte de la nature multi et trans-scalaire - emboitement d’échelles spatiales mais également d’échelles temporelles, juridictionnelles, institutionnelles, de gestion, des réseaux sociaux, de la connaissance etc. (Cash et al., 2006 ; Termeer et al., 2010). Cette approche confère une place centrale aux mécanismes d’apprentissages sociaux et aux dispositifs de suivi-évaluation des résultats des stratégies de gestion expérimentées dans le temps (Pahl-Wostl et al., 2008 ; Eberhard et al., 2009 ; Chia et al., 2008).

Ce cadre d’analyse est mobilisé dans le cadre du projet GAIA-TROP pour identifier et analyser les conditions de viabilité de l’agriculture aux Antilles françaises. En effet, face à l’échec patent des modèles conventionnels de production (monoproduction d’exportation) mais aussi face aux changements globaux, les orientations productives actuelles s’avéreront inefficientes car trop coûteuses - au regard des enjeux économiques, sociaux et environnementaux - voire techniquement impossibles. La question de l’évolution des systèmes de production et des manières de produire se pose. Le potentiel de l’agriculture à fournir des services écosystémiques, à fabriquer des innovations et des biens pour la société est au cœur de notre questionnement. Le renforcement de la biodiversité dans les champs, les exploitations et les territoires constitue une piste structurante d’innovation dans les agrosystèmes, pour peu qu’ils soient contrôlés et pilotés (Jackson et al., 2010). Un état des lieux récent des possibilités de valorisation de la biodiversité dans le cadre d’une intensification écologique de la production agricole et des services écosystémiques aux Antilles françaises a été dressé par Ozier-Lafontaine et al. (2011). Les résultats soulignent à la fois la lourdeur, mais aussi l’intérêt de forger collectivement les bases et les outils à agencer pour prétendre au développement d’agrosystèmes viables.

La gouvernance adaptative apparaît comme particulièrement pertinente pour traiter des enjeux de définition mais aussi d’appropriation collective du modèle de viabilité proposé dans le cadre du projet GAIA-TROP. Elle pointe l’importance de la qualité de la coordination locale (Angeon, 2008), du partage de l’information et des connaissances et leur rôle dans les apprentissages sociaux qui participent de la capacité d’adaptation nécessaire à la résilience des agrosystèmes. Elle permet également d’intégrer les apports d’une approche stratégique dans un environnement où les interactions individuelles sont caractérisées par des tensions et des divergences de représentations et d’intérêts. Elle débouche enfin sur la production collective d’innovations agrotechniques, organisationnelles, territoriales qui légitiment la définition de normes et d’objectifs en matière de viabilité des agrosystèmes. Elle s’appuie sur des démarches participatives et place ainsi les acteurs au cœur de la fabrique de l’action publique territoriale. Le projet de recherche Gaia-Trop entend mobiliser les compétences et les savoir-faire de partenaires divers (agriculteurs et représentants, cadres de la profession, décideurs publics, associations) visant ainsi à la constitution d'un réseau d'acteurs opérant dans le monde agricole.

D’un point de vue méthodologique nous nous appuyons sur les apports de la théorie mathématique de la viabilité pour éclairer les stratégies d’action à mettre en œuvre. Celles-ci concernent aussi bien les politiques nécessaires pour garantir au mieux la viabilité des systèmes étudiés (et/ou essayer d'atteindre les objectifs prescrits) que les pratiques des agriculteurs elles-mêmes (choix techniques, modes d’organisation). Les résultats obtenus, par le biais de démarches participatives, quant à la viabilité des systèmes de production, seront utilisés pour co-définir ou co-rédefinir les options d’adaptation à privilégier. Il s’agira dès lors de convenir des modalités et des formes d’interventions les mieux ajustées aux objectifs visant à garantir la viabilité des systèmes étudiés et, dans le cas où la garantie de cette finalité ne serait pas réalisable, réduire la vulnérabilité de ces systèmes. Cette dynamique contribuera ainsi à mettre en place la gouvernance adaptative aux Antilles françaises.

Références bibliographiques citées

Anderies, J., Janssen M., Ostrom E., 2004, "A Framework to Analyze the Robustness of Social-ecological Systems from an Institutional Perspective", Ecology and Society 9(1): 18.

Angeon V., 2008, « L'explicitation du rôle des relations sociales dans les mécanismes de développement territorial », Revue d'Economie Régionale et Urbaine, n° 4, pp. 237-250.

Cash D. W., Adger W. N., Berkes F., Garden P., Lebel L., Olsson P., Pritchard L., Young O., 2006, "Scale and Cross-Scale Dynamics : Governance and Information in a Multilevel World", Ecology and Society, 11 (2): 8.

Chia E.,Torre A., Rey-Valette H., 2008. Conclusion : Vers une «technologie» de la gouvernance territoriale ! Plaidoyer pour un programme de recherche sur les instruments et dispositifs de la gouvernance desterritoires, Norois, 209/4, pp. 167-177

Folke C., Hahn T., Olsson P., Norberg J., 2005, “Adaptive governance of social-ecological systems”, Annual review of environment and resources, Vol. 30, 441-473.

Jackson L., van Noordwijk M., Bengtsson L., Foster W., Lipper L., Pulleman M., Said M., Snaddon J. and Vodouhe R., 2010,“Biodiversity and agricultural sustainagility: from assessment to adaptive  management”, Current Opinion in Environmental Sustainability, 2: 80-87.

Ozier-Lafontaine H., Boval M., Alexandre G., Chave M., Grandisson M., 2011, Vers l’émergence de nouveaux systèmes agricoles durables pour la satisfaction des besoins alimentaires aux Antilles-Guyane,Innovations Agronomiques, 16 (2011), pp. 135-152.

Pahl-Wostl C., Mostert E., Tabara D., 2008, “The growing importance of social learning in water resources management and sustainability science“, Ecology and Society, 13 (1):24.

Termeer C., Dewulf A., van Lieshout M., 2010, "Disentangling scale approaches in governance research : comparing monocentric, multilevel and adaptive governance", Ecology and Society, 15(4): 29.