Objectif

La question du renouveau de l’agriculture se pose dans le monde avec une acuité certaine depuis plusieurs décennies. Elle invite à s’intéresser à la place et au rôle de l’activité agricole dans un contexte général de croissance de la population, de dégradation et/ ou de raréfaction des ressources, de changement climatique, de globalisation des marchés. La mise en relation de ces éléments de contexte constitue un ensemble de contraintes en fonction desquelles l’activité agricole et son devenir doivent être désormais raisonnés. Une telle réflexion invite à appréhender l’activité agricole de manière systémique (c’est-à-dire en lien avec les supports productifs physiques, environnementaux et les cadres sociaux dans lesquels elle s’insère) et ne peut par ailleurs s’inscrire en dehors du paradigme de la durabilité.

Comment, en effet, satisfaire les aspirations et les besoins humains avec un stock limité de ressources susceptibles en outre d’être exposées à des chocs exogènes nuisant à leur intégrité ? Comment réguler les interactions entre systèmes naturels et sociaux ? Comment faire émerger, conserver et pérenniser la mise en place d’agrosystèmes au sein desquels les ressources se reproduisent et se renouvellent ? C’est à l’étude de la viabilité de l’agriculture que nous nous consacrons dans ce projet de recherche. Plus précisément, nous nous intéressons aux dynamiques des agrosystèmes prévalant dans les petits territoires insulaires tropicaux avec pour exemple les Antilles françaises. Ces derniers présentent la particularité de concentrer sur des échelles spatiales (i.e. petite dimension) et temporelles (i.e. rapidité d’évolution des phénomènes) concises, les mutations planétaires en cours et tout particulièrement celle de la conversion d’une agriculture conventionnelle à une agriculture écologiquement intensive. Ils constituent de ce point de vue un véritable laboratoire d’analyse des changements globaux.

Les changements globaux comprennent bien évidemment les évolutions climatiques mais aussi les interventions humaines ayant des conséquences globales, à savoir : les pressions directes (telles que diverses formes de pollution), les modes et les pratiques de gestion des ressources naturelles, des terres (usages concurrents affectant la disponibilité et l’accès au foncier, en nette régression dans les deux territoires étudiés : -25% et -32% de régression du foncier agricole en Guadeloupe et en Martinique respectivement entre 1989 et 2007), l’interdépendance croissante et la libéralisation des marchés mondiaux.

La vulnérabilité intrinsèque des petits espaces insulaires tropicaux (United Nations, 1998, 2008) est (et sera) renforcée par les changements globaux dont les effets induits invitent à examiner leurs modalités d’adaptation (GIEC, 2007). Les effets négatifs attendus pourraient en particulier concerner le secteur agricole en modifiant l’usage des sols, en altérant la qualité des ressources naturelles, en entrainant une chute de la production et des rendements et en désorganisant les approvisionnements alimentaires. L’adaptation aux changements globaux dans ces petits territoires insulaires recouvre dès lors des enjeux majeurs tels que le maintien des activités agricoles et de leur contribution à la richesse produite (revenu, emplois), à l’aménagement et à l’attractivité du territoire (esthétique et fonctionnalité paysagères), à la durabilité des systèmes d’exploitation. En particulier, les enjeux auxquels ces espaces auront à faire face sont les suivants :

  • Les impératifs de structuration des marchés seront plus criants face au désajustement plus prononcé de l’offre et de la demande de produits agricoles lié à l’augmentation de la population et de ses besoins (quantitatifs et qualitatifs). Des modes de gestion efficaces des systèmes de production devront s’accompagner de mécanismes de régulation des marchés et de dispositifs d’action publiques appropriés. 
  • La réduction de la disponibilité des terres agricoles (élévation du prix du foncier, mitage des espaces ruraux) et de la main d’œuvre pour les activités agricoles sous l’effet là encore de l’augmentation de la population, des externalités environnementales négatives et des demandes croissantes de ces facteurs de production dans des secteurs non agricoles concurrents nécessitera une intensification des systèmes de production pour laquelle une priorité sera accordée à la dimension écologique. 
  • L‘adoption de pratiques plus performantes en termes de développement durable – du fait de la remise en cause du modèle productiviste – devra se décliner à la fois dans les manières de produire et de consommer. L’appropriation et la diffusion de ces pratiques pourra s’effectuer à travers des actions innovantes développées à l’échelle des exploitations agricoles mais pourra à terme, s’exprimer à travers une conception renouvelée des filières elles-mêmes. 

L'imprévisibilité et l’ampleur de ces événements perturbateurs (climatiques, anthropiques et marchands) sont autant de facteurs qui contribuent aux mutations profondes que connaissent les petits territoires insulaires. 

De ce point de vue, l’histoire des Antilles françaises nous enseigne que les choix de spécialisation productive hérités du passé colonial contribuent à la vulnérabilité de ces espaces (Angeon et al., 2007 ; Angeon, 2011). En effet, basés sur la monoproduction d’exportation, ces choix se sont traduits sur le plan économique par une dépendance extérieure, une faible compétitivité sur des marchés de plus en plus globalisés, une contribution discutée de ces filières productives à la création de richesse. Sur le plan social, ces mêmes choix ont engendré une moindre distribution de revenus et une paupérisation des agriculteurs. Sur le plan environnemental, sont principalement en cause des pollutions liées à des systèmes de production très artificialisés. Cette vulnérabilité provient en partie de la difficulté à assurer la compétitivité des spéculations produites, à consolider les marchés correspondants et, partant, à permettre la rentabilité des exploitations agricoles et des filières. Elle relève aussi de la faible durabilité (Ozier-Lafontaine et al., 2011) de la plupart des systèmes de production (baisse de la fertilité des sols, diminution de la biodiversité présente sur les exploitations, pratiques agricoles dédiées majoritairement à la performance productive et économique). Enfin, la vulnérabilité croissante de l’agriculture des territoires étudiés rend difficile l’atteinte des objectifs de sécurité alimentaire qui passe notamment par le rapprochement entre bassins de consommation et de production. 

La montée du consumérisme engagé et les demandes sociétales de transparence sur les manières de produire, l’invitation à développer des démarches de production respectueuses de l’environnement, le désengagement certain des institutions publiques en matière de protection tarifaire, conjugué à la globalisation des marchés internationaux des produits agricoles, mettent fondamentalement à mal la robustesse, l’efficacité des systèmes de production conventionnels et enjoignent à une ouverture vers d'autres spéculations et à l'émergence de filières alternatives. Ces orientations productives décrivent explicitement des options d’adaptation susceptibles d’améliorer la viabilité des exploitations agricoles et des filières dans les petits territoires insulaires concernés. Elles invitent à des modifications substantielles des pratiques des acteurs à la fois en termes de production et de conception de systèmes de production intégrés, ainsi qu’à un travail collectif de (re)définition du rôle et de la place de l’agriculture dans la société. Une identification fine de ces évolutions productives et organisationnelles rendues nécessaires par les changements globaux dans la perspective d’une agriculture viable contribuant à un développement territorial durable constitue l’une des attentes importantes du programme de recherche proposé.